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I) Une vie de femme
Une vie d'artiste
II) L'amour de l'art
III) Marie Vassilieff, figure de proue
de Montparnasse
IV) Marie Vassilieff
et la scène
V) Marie Vassilieff
et les avant-gardes picturales
VI) Le retour à
l'ordre
VII) Des poupées
aux icônes
VIII) Les derniers pas
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Une vie de femme
Une vie d'artiste
Claude Bernés a assurément
raison de souligner qu'elle fut une artiste vraie. Marie Vassilieff fut en vérité
une artiste, une femme authentique qui ne tricha jamais ni avec son art, ni
avec ses sentiments.
Elle n'aimait pas les marchands car
elle portait très haut son idéal d'artiste qui s'accommodait mal
des contingences du commerce et des compromis que cela sous-entendait. Aussi,
hormis le couturier Paul Poiret qui fit la promotion de ses poupées,
son art resta-t-il confidentiel. L'ignorance de son travail, aucune étude
exhaustive n'ayant été entreprise jusqu'à ce jour, cette
ignorance donc fausse la perception de son oeuvre dont, à une lecture
superficielle, la richesse, la diversité, l'originalité peuvent
la faire apparaître comme éclectique voire disparate, occultant
l'unité de sa démarche.
Cet éclectisme était l'apanage
des créateurs les plus révolutionnaires, à une époque
où la rupture avec la tradition fut totale et où elle ouvrit aux
avant-gardes des voies nouvelles à explorer, des terra incognito à
découvrir.
Marie Vassilieff sut comprendre l'esprit
qui animait ces courants artistiques novateurs. Elle témoignait d'une
créativité toujours vivante servie par un enthousiasme qui ne
s'est jamais démenti, nonobstant les conditions matérielles difficiles
pour une femme astreinte à élever seule son fils Pierre. Elle
jeta les bases plastiques d'un art très personnel et apporta aux avant-gardes
auxquelles elle participa une contribution toute particulière.
Par surcroît, son oeuvre se prolongeait
dans le champ social: elle fréquentait de nombreux cercles d'artistes
et en était l'animatrice ; elle participait à la bohème
de Montparnasse, aux événements qui ponctuaient sa vie sociale.
Ses amis l'appelaient "Vassilieff" pour gommer sans doute toute différence
fondée sur le sexe. Elle s'auto-émancipa et elle vécut
son émancipation dans tous les actes importants de sa vie, assumant fièrement,
dignement et courageusement sa condition de femme. On l'affublait de sobriquets
: la "chiffonnière", la "cigale des steppes" ; on
la dépeignait comme "un tout petit bout de femme avec sa tignasse
de clownesse".
Pourtant, la "chiffonnière",
la "cigale des steppes", avec sa voix de basse, dépensait son
énergie pour aider autrui. Elle conduisait sa vie avec une autorité
affirmée.
Et l'on percevait sous sa gaieté
typiquement russe, une sensibilité profonde, une grande et belle pudeur
de sentiment qui se cachaient sous les facettes multiples de sa vie théâtralisée.
Elle s'abreuvait aussi aux sources d'un mysticisme bon enfant. Elle était
fataliste : les hommes, selon elle, étaient des poupées, prisonniers
du fatum. Elle vécut les grands bouleversements du siècle : la
grande guerre de 1914-1918, la Révolution d'Octobre qui la coupa de ses
racines familiales, son internement, après le traité de Brest-Litovsk,
par les autorités françaises qui la soupçonnaient d'être
bolchevique, et enfin, la seconde guerre mondiale.
Elle rédigea ses mémoires,
tenant un discours moralisateur; elle déroula sa vie à la façon
d'une épopée lyrique, d'un chant slave.
Voici un hommage modeste que je lui
rends dans cet article, adoptant un ton à sa mesure.

L'amour de l'art
Une naissance à Smolensk en Russie
en 1884 dans une famille bourgeoise, une adolescence à Saint-Petersbourg,
des études de médecine interrompues pour entrer à l'Académie
des Beaux Arts, une bourse de la Tsarine pour entreprendre un voyage d'études
à Paris, voilà les quelques éléments de biographie
de Marie Vassilieff que nous possédons et que répètent
à satiété, dictionnaires et anthologies de peinture.
Marie Vassilieff vécut donc à
Saint-Petersbourg, métropole cosmopolite, aristocratique, raffinée,
qui rivalisait avec Moscou comme centre intellectuel et artistique de l'Empire;
Saint-Petersbourg, tourné vers l'Occident, répondait ainsi au
voeu qui présida à sa fondation par Pierre le Grand. En revanche,
Moscou, continentale, se repliait sur son hinterland, et cette dualité
transparaissait dans les Arts. Rappelons pour mémoire le primitivisme
que Mikhail Larionov et Natalia Gontcharora développèrent, l'étayant
sur les traditions culturelles russes.
Maintes influences de sa jeunesse en
Russie s'exercèrent sur son oeuvre: l'art des Scythes, l'iconographie
byzantine, la Renaissance italienne, Cranach et plus particulièrement
les louboks'. Le loubok apporta un ferment à la définition de
l'avant-garde russe aussi essentielle que l'art africain à la révolution
cubiste. Vendus aux éventaires ou proposés par des colporteurs,
les louboks ou images populaires xylographiées, gravées ou lithographiées,
prisées par l'aristocratie, la bourgeoisie ou la paysannerie, constituaient
une langue véhiculée jusqu'aux confins de l'Empire. Exhalant une
fraîcheur naïve, les louboks fermentaient la créativité
des artistes les plus novateurs; ses leçons rejoignaient les recherches
plastiques contemporaines les plus hardies ; les formes sont schématiques,
la perspective et le modelé y sont absents; les aplats de couleurs monochromes
mordent les contours ; les personnages, au premier plan, surdimensionnés,
se détachent du fond souvent pauvrement traité. Dans le tableau La Danse 2 qui
témoigne de l'influence indéniable du loubok, Marie Vassilieff
procède par une succession de plans. Un cosaque zaporogue et une jeune
fille exécutent, au premier plan, une danse populaire ukrainienne, au
son d'un cymbalum que pince un musicien marquant un second plan et au troisième
plan, quelques éléments architectoniques, représentant
la ville dans sa totalité, ferment le décor. Par ailleurs, le
peintre exprime la quintessence des trois personnages en stylisant les formes,
et en portant des plages de couleurs monochromes.
Ce "goût pour l'art"
se manifesta donc très tôt chez Marie Vassilieff et forma sa personnalité.

Marie Vassilieff,
figure de proue de Montparnasse
Curieusement, sur le programme du Bal Banal organisé
en 1924 par l'Union des Artistes Russes à la salle Bullier, figurait
un titre sybillin : B abc! - Pose de la première pierre de la Tour
moderne de Montparnasse. Dans les années
soixante, Montparnasse a été déchiré par une échancrure
béante où a coulé furieusement le béton : la bouillante
gare a été mise à bas et en effet, une tour dite la Tour Montparnasse a été
érigée. La continuité urbaine entre l'avenue du Maine et
le carrefour Vavin a ainsi été rompu; l'avenue du Maine qui abrita
l'Académie et la cantine Vassilieff, et le carrefour Vavin, coeur de
la vie artistique montparnassienne. -
En 1910 déjà, Marie Vassilieff
fonda avec quelques amis, l'Académie Russe qui fut la première
académie russe de peinture et de sculpture à Paris et elle en
fut élue directrice. Le sculpteur Subdinin proposa d'obtenir une subvention
annuelle de deux mille francs financée par la Société Russe
et par un mécène qui souhaitait garder l'anonymat. Les artistes
craignirent que les conditions posées ne missent en péril l'indépendance
de l'Académie ; par surcroît, d'aucuns, anarchisants voire anarchistes,
redoutèrent quelque noyautage par la police tsariste. Le scandale éclata.
La probité morale de la directrice fut mise en doute. Blessée,
Marie Vassilieff exigea la constitution d'un jury d'honneur qui, réuni
à La Closerie des Lilas, la réhabilita. L'artiste démissionna.
Elle ouvrit sa propre académie
dans un esprit de franche camaraderie, d'enthousiasme et d'indépendance.
L'Académie Vassilieff fonctionnait selon un mode singulier qui différait
de celui des académies parisiennes, un mode s'apparentant davantage à
un artel - phalanstère artistique russe. Toute hiérarchie y était
absente ; l'enseignement y était dispensé par les élèves
eux-mêmes qui donnaient ainsi un groupe autodidacte. Néanmoins,
Fernand Léger y donna des cours de dessins. Des conférences les
informaient des grands courants artistiques et littéraires. Fernand Léger
y donna deux conférences, faits majeurs dans l'histoire de l'art moderne des causeries leur permettaient
de confronter leurs points de vue.
À la guerre de 1914, pour soulager
la détresse morale et matérielle de ses amis, elle adjoignit à
l'Académie, une cantine où elle recevait Picasso, Braque, Modigliani,
Max Jacob et tant d'autres artistes. Pour se soustraire aux vicissitudes de
la guerre, les artistes chantaient, dansaient, organisaient des spectacles improvisés.
Alors les chants de leurs pays retentissaient, les pas de leurs danses martelaient
le sol : Modigliani, surnommé "Modi", chantait sa Cara Italia ; Marie Vassilieff,
vêtue d'un costume ukrainien, exécutait des danses russes ; Picasso,
jouant d'une nappe à la façon d'un toréador, recevait les
charges des volontaires qui mimaient le taureau. Parfois, une jolie femme, les
index sur la tête, fonçait sur la nappe sous les ovations de l'assistance.
Pour célébrer la convalescence de Braque qui avait été
blessé au combat, Marie Vassilieff organisa un banquet
conforme à la tradition artistique
parisienne. Une grande table avait été dressée, que recouvrait
une nappe noire ponctuée d'assiettes blanches et de serviettes rouges
; deux couronnes de laurier y étaient posées, attendant de ceindre
les têtes de Braque et de son épouse. A six heures du matin, Braque
et Derain dansaient avec les os de la dinde...
Dans les années vingt, Marie
Vassilieff prit une part active à l'organisation, à la décoration
ou encore à l'animation des bals qu'organisaient, au profit de leur caisse
de secours, des amicales d'artistes comme l'Aide Amicale Aux Artistes ou l'Union
des Artistes Russes à Paris dont elle était membre du comité.
Ces bals, d'une conception hardiment
novatrice, étaient annoncés comme des essais de bal moderne; ils
participaient à la Modernité en gestation. Bousculant leur fonction
la plus naturelle, la plus traditionnelle, la plus évidente : divertir,
ils servaient d'argument à des actes de création artistique collectifs
auxquels collaboraient des peintres qui avaient joué ou jouaient un rôle
prépondérant dans les avant-gardes européennes : Exter,
Gontcharova, Larionov, Femand Léger, Picasso, Pougny, etc.,
des poètes comme Iliazd, le futuriste
russe Kroutchonykh, Tristan Tzara, le compositeur Erik Satie, les danseurs des
Ballets Suédois comme Jean Borlin et Eric Viber.
Les noms des bals étalent choisis
avec un soin particulier; l'onomatopée "Ah! Ah ! Ah !" répondant
en écho au Bal Banal, le Bal Transmental invoquant l'esprit transmental
ou zaoum du poète
Klebnikov. Il en était de même pour les titres des attractions
et spectacles qui étaient donnés lors de ces bals.
Le Grand Bal Travesti Transmental de
l'Union des Artistes Russes eut lieu en 1923 à la salle Bullier. Peintes
de couleurs vives, violemment éclairées, quelques quarante boutiques
installées dans des loges formaient cette foire de nuit annoncée
au programme.
De nombreuses nations étaient
représentées : la boutique japonaise de Foujita, la boutique américaine
de Murphy avec ses gratte-ciel illuminés, la boutique italienne de Brunelleschi,
etc. ; celle aussi de Picasso, de Sonia Delaunay qui exposait des bibelots très
modernes...
Marie Vassilieff était vêtue
de chiffons, portait aux lèvres, des cheveux et, aux hanches, des seins.
Fernand Léger s'était travesti en locomotive, une locomotive aux
roues énormes, oranges et rouges, de cinq mètres de diamètre.
Un colosse promenait Foujita nu, tatoué de lotus bleus, et encagé
dans une cage dorée.
Tristan Tzara présenta un spectacle
dadaïste : des oiseaux mécaniques voletaient dans la salle tandis
qu'il débitait des tronçons de colonnes de poèmes au mètre qu'il
vendait aux enchères ; Sur une ride du
soleil atteignit la plus forte enchère.
Picasso fournit un dessin pour illustrer
le programme du Bal Banal qui se tint le 1er mars 1924 à la Salle Bullier.
Les loges, les colonnes, l'Arc d'entrée, le bar, furent décorés
par de très nombreux peintres dont Marie Vassilieff. Iliazd présenta
un tableau vivant : Le Triomphe du Cubisme ; Ikar du théâtre Miroir Concave et Convexe, Isadora Duncan en 1900; Larionov, Contre-pointes d'Allemagne sans décors
et sans costumes; le terme banal fut repris
derechef pour les Danses Banales et Quotidiennes
de Bertillon-Lancier et pour les Créations Banales des
Fratellini.
Marie Vassilieff concourut pour la réalisation
de l'affiche du Bal de l'A.A.A.A. de 1924; le jury lui décerna le premier
prix pour
sa maquette. L'affiche de bal se composait habituellement d'un texte informatif
qu'agrémentait une illustration d'un peintre. Marie Vassilieff comprit
l'esprit de l'affiche moderne ; elle traita tous les éléments
comme une entité homogène. Elle intégra un personnage au
texte : un personnage, réduit à quelques formes géométriques
élémentaires, et pour lequel elle reprit les jambages obliques
de la lettre majuscule A, un texte qu'elle dynamisa par une typographie esthétique
préfigurant le lettrisme. Par son travail, elle accrût donc la
portée du message publicitaire.
L'artiste exécuta, au Bal Olympique
en 1924, en compagnie de Jean Borlin et Eric Viber, les danses du Homard, Crabe
et Crocodile. Elle réalisa les costumes desdits Homard et Crabe tandis
que celui du Crocodile avait été conçu par Fernand Léger.
Vazary récita des poèmes futuristes ; Iliazd et Kakabadze, des
poèmes en relief; Thoman Svirskaya présenta une Danse Gymnopédie
sur une musique d'Erik Satie ; Tristan Tzara, Un
Spectacle sur l'Echelle ; Larionov, Un nouveau Système de Projections fantastiques avec des dessins coloriés par Tchelitcheff, Terechkowitch,
Barthe, Sitrynowitch, Pikelny et Mme Vassilieff. En 1925, au Bal de la Grande
Ourse, dont le motif fut l'Architecture Constructiviste, Marie Vassilieff et
Jean Borlin dansèrent la Danse de la Grande Ourse ; le poète Kakabadze
récita des fragments de poésie moderne du balcon.
Le Bal Ubu-Roi se déroula en
1934 au Néo-Parnasse, boulevard Raspail. Paul Poiret, Marie Vassilieff
et quelques amis d'Alfred Jarry dont Ambroise Vollard et André Salmon,
y participèrent. Un magazine de l'époque reproduisit une photographie
de Marie Vassilieff travestie, photographie accompagnée de la légende
: "Marie Vassilieff n'est pas la Mère Ubu".
Marie Vassilieff prit une place prédominante
au panthéon de l'histoire légendaire de Montparnasse.

Marie Vassilieff et
la scène
Marie Vassilieff aimait la scène
; et à l'instar des peintres de son époque, elle participa à
son renouveau. La scène devenait pour ces artistes le champ expérimental
de leurs travaux; ils s'éloignaient de la représentation naturaliste
et leurs décors et costumes acquéraient une autonomie qui en faisait
des éléments majeurs de la scénographie. Marie Vassilieff
collabora en particulier au Bal de la Misère Noire, au Théâtre
de marionnettes de Geza Blattner et au laboratoire "Art et Action"
de Louise Lara.
Wladimir Polissadiv était un
peintre russo-ukrainien, un "personnage farfelu, bohème, plein d'inventions
fantaisistes" que
le mysticisme taraudait. Il présenta à Marie Vassilieff Claude
Duboscq, un compositeur d'art religieux qui vivait dans les Landes où
il était très connu et dont la riche ascendance bourgeoise lui
assurait une vie matérielle confortable. Marie Vassilieff fut "frappée
par son intelligence et sa connaissance de l'art surtout de la musique".
Avant la guerre de 1914, Jacques Brasilier,
frère Angel, de retour d'un voyage en Italie, fonda avec quelques artistes
catholiques un groupe qu'il nomma "La Rosace". Ils avaient emprunté
la terminologie d'un ordre religieux et employaient une phraséologie
mystique. Cet ordre fut bâti autour d'un Roi, frère Angel, auquel
étaient assujettis des frères et des chevaliers. Wladimir Polissadiv
prit le titre de frère Cyrille de la Rosace, le sculpteur Henri Charlier,
celui de frère Henri, Claude Duboscq fut intronisé chevalier.
La Rosace s'était fixée comme objectif de renouveler l'art spirituel
; ces tentatives s'étant révélées infructueuses,
le Roi délégua à frère Cyrille le pouvoir pour "dresser
à la Rosace une génération nouvelle'. Dès lors,
frère Cyrille créa un mouvement "La Misère Noire",
mouvement auquel il attacha la devise "L'Art au peuple, l'argent aux artistes,
la gloire à Dieu". L'état de misère, selon lui, fertilisait
l'imagination. Il définit les trois directions d'action de son programme
: l'Art à l'Eglise pour revigorer la foi des croyants, l'Art dans les
foyers pour favoriser l'épanouissement de la famille, "sur les grandes
routes" où devait s'édifier une architecture des temps modernes
remplaçant les copies des siècles passés. Le mouvement
revendiquait le Rythme libre "donnant à l'esprit la liberté
de se développer entièrement"
Le trio d'artistes : Marie Vassilieff,
Claude Duboscq et Wladimir Polissadiv projetèrent de monter un spectacle
au Théâtre des Champs-Elysées qu'ils avaient loué
à Rolf de Maré, le chorégraphe des Ballets Suédois.
Marie Vassilieff souffla l'idée de composer un ballet, religieux, et
son nom "Bal de la Misère Noire; Claude Duboscq, "avec son
génie original, créa un ballet magnifique qu'il appela Avant - Pendant
- Après".
Les Ballets Russes avaient apporté
un renouveau que les Ballets Suédois poursuivaient. La création
était conçue comme un exercice d'art total ; il s'agissait d'intégrer
tous les éléments constitutifs du spectacle : musique, livret
[littérature ou poésie], chorégraphie, décors et
costumes [arts plastiques], en un ensemble unitaire. Les protagonistes, compositeurs,
poètes, peintres, chorégraphes, étaient ainsi solidairement
et définitivement associés dans la mémoire collective.
"À l'inverse de toutes les
créations du genre de l'époque, Avant
- Pendant - Après, compte-tenu de sa texture, semble difficilement réductible
en version de concert isolé de son contexte scénique et chorégraphique.
Des oeuvres telles que La Création du
Monde de Darius Milhaud, Le
Dit des Jeux du Monde d'Arthur Honegger ou Parade d'Erik Satie ont une
valeur musicale propre qui leur permet une présentation en concert dépouillée
du spectacle de la scène."
Cent vingt artistes figuraient dans
le ballet et les processions mystiques. Claude Duboscq composa la musique et
le livret ; il dirigeait un choeur ukrainien de quarante chanteurs Gilbert Baur
en signa la chorégraphie et la mise en scène ; Marie Vassilieff
créa "cinquante cinq costumes d'une rare originalité, représentant
le Saint-Esprit, Saint-Joseph, Job, la Pauvreté Claire, les Juifs, les
Poux, les Punaises, Saint-Jean-Baptiste, les HispanoAméricains, enfin,
la Vierge Noire, une statue immense."
Marie Vassilieff apportait un rythme
plastique à sa costumation dont elle avait banni tous les détails
superfétatoires, la réduisant ainsi à quelques formes schématiques
élémentaires. cette volonté s'inscrivant dans le souci
de ne pas rompre l'unité du spectacle ; de surcroît, l'artiste
mettait en relief la puissance d'expression quasi archaïque de la chorégraphie.
Avant - Pendant - Après était
annoncé comme une parade en trois tableaux suivie d'une allégorie
finale ; il reprenait la symbolique chrétienne de la Trinité.
Ce tryptique se composait donc de Avant, Ancien Testament, Pendant, Nouveau Testament, et Après,
les temps modernes. Le rythme servait de clef
de voûte à cette construction artistique étayée par
la musique, la parole et la danse. "Le premier tableau nous offre "une
vision d'Israël captif" chanté par un psaume en rythme libre
que vient interrompre à six reprises, la voix scandée du régisseur
[...] déclamant en rythme régulier "Un, Deux, Trois, Quatre,
Un, Deux, Trois, etc." Au second tableau, nous assistons alors à
la danse de Jean-Baptiste accompagné de la Vierge Noire et de la Colombe
sur une longue vocalise souple et aérienne, chantée par un soprano
solo soutenu par des accords parfaits agrémentés de délicieuses
sonorités (retards, appoggiatures) et présentés bouches
fermées." Au
troisième tableau enfin, "ce sont ici des onomatopées qui
traduisent le bouleversement et le tournoiement infernaux de ces temps modernes
(pfu, tic, zz, zim, etc.) qui n'ont plus le moindre souvenir des temps heureux
où la Colombe étalait sa longue et belle vocalise".
Marie Vassilieff tenait le rôle
de la Colombe. Deux jours avant la représentation, le Ministre de l'Intérieur
Albert Sarrault interdit
la tenue de ce bal. Le Parti Communiste, par l'entremise de son organe de presse,
le journal L'Humanité, avait développé une campagne contre ce spectacle,
y dénonçant une atteinte à la vraie pauvreté.
Les liens qui unissaient Claude Duboscq
et Wladimir Polissadiv se défirent ; Marie Vassilieff tomba malade.
Plus tard, Marie Vassilieff et Gilbert
Baur furent conviés à Onesse par Claude Duboscq pour y donner
une représentation du ballet le 5 février 1928, soit un an après
la tentative échouée du Bal de la Misère Noire. On employa
des moyens de fortune ; des tréteaux furent dressés sous une grande
tente baptisée "Théâtre sous la tente". On fit
appel aux villageois pour assurer la distribution. On y joua aussi une "geste
sans parole" du Théâtre Guignol Chrétien sur un argument
de Philippe Duboscq, l'épouse du compositeur, Camille Lestruhaut composa la musique de
scène et Marie Vassilieff confectionna les marionnettes et peignit le
castelet. Avant le spectacle, les deux panneaux latéraux de Marie Vassilieff
furent déposés pour ne pas distraire l'attention du spectateur.
Cette "geste sans parole" fut suivie d'une action processionnelle, Parentage pour
laquelle Marie Vassilieff avait créé les masques.
Influencé par les Ballets Russes
et l'Art Moderne, un peintre hongrois, Geza Blattner, se proposait d'éclater
le champ d'action du théâtre de marionnettes hors de ses limites
traditionnelles et de l'ouvrir à l'esprit moderne.
Il dressa les plans de son théâtre
"L'Arc en Ciel" adapté à la représentation de
ses spectacles : deux scènes se superposaient, la plus haute pour les
marionnettes à gaine ou à tige, la plus basse pour celles à
fils. Il développa par ailleurs de nouveaux types de marionnettes : la
marionnette à claviers, la marionnette pliante. Il employait des matériaux
industriels inusités jusqu'alors : métaux, céramique, verre,
etc. Il montait les décors sur tige pour pouvoir les changer à
la vue du public. Il introduisit la musique. L'audace des mises en scène
apportait une très forte expressivité, une atmosphère surréaliste
poétique.
A contrario de la tradition qui recherchait
l'imitation de la nature il avait une vision mécaniste du spectacle et
proclamait cet objectif majeur : " Mon but est de supprimer l'imitation
des mouvements naturalistes, qui me semblent contredire l'idée mécanique
des poupées. "
Marie Vassilieff collabora à
trois productions du Théâtre de l'Arc en Ciel. Elle conçut
le scénario et les poupées d'une pantomime au titre dadaïste, Le mariage d'un nu créé
en 1929; Geza Blattner en réalisa la mise en scène. Elle présenta
des poupées sur socle aux formes longilignes épurées et
aux traits stylisés à l'extrême; certaines d'entre elles
évoquaient des totems; une statuette portait un masque à son effigie.
On perçoit dans ce travail l'influence de l'art africain auquel l'artiste
portait un très vif intérêt.
Pour Les
Têtes lumineuses, Marie Vassilieff confectionna
des masques géométriques de parchemin qui étaient éclairés
de l'intérieur. L'absence de détail et la schématisation
extrême des traits soulignaient la simplicité des formes, tous
ces éléments conférant à ces oeuvres une très
grande beauté plastique, pleine de poésie. Enfin en 1931, Marie
Vassilieff réalisa des masques animés pour la pantomime Le Mystère érotique.
Louise Lara, jeune comédienne
du Français, fonda le laboratoire de théâtre "Art et
Action". Quelques amis parmi lesquels Akakia Viala, l'architecte Edouard
Autant, le compositeur Arthur Honegger, l'écrivain socialiste Alexandre
Mercereau, firent partie du comité de Fondation. Ils adoptèrent
la devise de la Corporation des Charpentiers du Moyen Age en Eure-et-Loire :
"Mieux vaut faire un faux pas en avant et se relever avec courage que bien
faire et rester stationnaire", devise qu'ils inscrivaient en épigraphe
de toutes leurs publications. Edouard Autant et Louise Lara rejetaient le terme
de "théâtre d'avant-garde", lui reprochant une Connotation
de système ayant une fin en soi ; ils lui préféraient celui
de "théâtre de recherche".
Animé d'une volonté d'innover,
ce groupe dénonçait la sujétion excessive de trop nombreux
réalisateurs à la tradition quoiqu'il n'en amoindrisse pas l'importance
des acquis qu'elle avait engendrés. De surcroît, il existait selon
lui, une duplicité implicite entre le créateur et son public ;
le premier refusant la nouveauté et les risques inhérents à
toute innovation, et cette attitude passéiste favorisant la réceptivité
paresseuse du second. Ce groupe conçut des spectacles expérimentaux
dont la pluralité et la diversité lui permirent, dans les années
trente, de définir cinq conceptions de structure dramatique moderne.
"Pour le théâtre choréique, la dominante est la valeur
sonore : la sélection harmonieuse des voix, l'instrumentation vocale
ou verbale, nécessite en chaque problème une ordonnance scénique
dont l'ensemble particulier s'étendant aux grandes réalisations
musicales, crée le projet conjugué, thèmes et architecture,
de la première conception de structure dramatique moderne : le Théâtre
Choréique". Quatre thèmes y furent étudiés
: la polypilonie, le simultanéisme, le théâtre radiophonique
et le théâtre synesthésique. "Le théâtre
synesthésique est
réservé à l'étude de la coordination des problèmes
de l'audition colorée spectaculaire. L'audition colorée est une
sensation associée existant actuellement chez douze personnes sur cent
(l'abbé Rousselot, Claparède, etc.) mais qui peut être développée
et cultivée."
En 1937, à l'Exposition Universelle
des Arts et Techniques, Art et Action joua dans son théâtre synesthésique Une Saison en Enfer. L'oeuvre
d'Arthur Rimbaud fut découpée en quatre personnages:
Non : Construction dramatique de
la pluralité philosophique
Voilà : Destinée religieuse
du voyant
Oui : Construction sociale d'un monde
adapté à notre âme personnelle
Demain : L'Amour, accord dominant de
la vie intérieure
Ils prêtent l'oreille à
des bruits imperceptibles. Silence. À voix basse confidentiellement de
l'un à l'autre.
Demain : - J'inventerai la couleur des
voyelles.
Voilà : - A noir.
Non : - E blanc.
Oui : - I rouge.
Voilà : - O bleu.
Non : - U vert.
Reprenant le Sonnet
des voyelles, on compléta l'appareil
des mystérieuses correspondances rimbaldiennes entre les voyelles et
les couleurs par des correspondances musicales instrumentales qui furent établies
à partir des vibrations émises par les phonèmes des voyelles.
Et ainsi la flûte fut associée au I rouge, la trompette bouchée
au E blanc, le cor anglais au A noir, le violoncelle au O bleu, le basson au
U vert.
Cinq comédiennes, symbolisant
les voyelles, étaient placées dans la salle tandis que les autres
acteurs occupaient la scène. Elles portaient un costume que Marie Vassilieff
avait créé : elles étaient enchâssées dans
une pyramide de rhodoïd, les épaules surmontées de cylindres,
le front ceint d'un cercle du même matériau et ce cerceau enfreignait
leur liberté de mouvement et réduisait d'autant leur jeu théâtral.
Cette conception de Marie Vassilieff rejoignait les recherches du laboratoire
de Louise Lara. Par ailleurs, la costumation rompait avec la représentation
naturaliste, et sortant de l'espace ornemental traditionnel, intégrait
la scénographie où l'effigie acquérait dès lors,
une valeur intrinsèque. Un musicien était assis aux pieds de chaque
comédienne et à l'annonce de la voyelle, jouait de l'instrument
tandis que des projections lumineuses traversaient ces sculptures vivantes.
La contribution de Marie Vassilieff
au renouveau de la scénographie répondait donc en audace à
ses travaux picturaux les plus avancés.

Marie Vassilieff
et les avant-gardes picturales
Marie Vassilieff fut un témoin
et un acteur de la révolution cubiste parisienne : un témoin qui
connut les protagonistes de cette révolution, Braque et Picasso, un acteur
qui apporta sa contribution modeste sans doute mais originale. L'artiste participa
par ailleurs à l'exposition phare de l'avant-garde russe, La rétrospective de
1907 qui offrit une vision exhaustive de l'oeuvre de Cézanne - 1907,
l'année où, rappelons-le, Marie Vassilieff s'installa définitivement
à Paris. Le gros succès de cette exposition favorisa un regain
d'intérêt pour le maître d'Aix et les peintres donnèrent
de son oeuvre une interprétation plus intellectuelle et formelle que
visuelle.
Marie Vassilieff exposa en 1916 au Salon
d'Antin qui, sous le titre L'Art moderne en France,
présenta pour la première fois
l'oeuvre maîtresse de Picasso Les demoiselles
d'Avignon.
Dans le cadre de la "dernière
exposition futuriste de tableaux" organisée par Ivan Pougny, 0,10, Marie Vassilieff présenta
des oeuvres aujourd'hui disparues. Le bulletin
de Pétrograd rapportait quelques jours
après le vernissage: "[.. le record de la création a été
remporté par Mme Vassilieva, Maria Ivanovna, qui a "exposé"
une planchette en bois blanc, d'une vingtaine de centimètres de longueur
et de quelques 15 cm de largeur; découpée en demi-cercle à
l'une de ses extrémités, elle repose sur l'appui d'une fenêtre
qui s'ouvre sur une vue magnifique du Champ de Mars, du Jardin d'été
et du Château de Mikhailovsk, n'ayant heureusement rien de commun avec
le suprématisme, et s'appelle Paysage
d'Espagne."
Le Discours, journal
de Saint-Petersbourg, publia sous la plume de A. Rostislavov, une des rares
critiques objectives : "Seuls les peintres ayant du métier et du
talent sont capables de combiner les fragments et d'harmoniser les couleurs
comme le font Rozanova, Oudaltsova, Vassilieva, Popova."
L'artiste orienta ses recherches picturales
autour de trois pôles : la construction cézannienne, l'approche
analytique du cubisme et son approche synthétique, ces trois domaines
se chevauchant dans le temps; et en l'état de nos connaissances actuelles,
aucune datation précise ne peut être rigoureusement établie.
De ses voyages en Espagne où
elle accompagnait des élèves de son académie, le peintre.
rapporta un ensemble de paysages, fruit de son observation, se rappelant les
leçons de Cézanne: maisons cubiques, arbres traités par
une décomposition de volumes simples, etc.
L'artiste poursuivit ses recherches vers un
art intellectuel de formes pures : elle déstructurait l'image, fragmentait
l'objet en un jeu de plans courbes et de facettes triangulaires, plans contigus
et non imbriqués à la différence de Braque et de Picasso.
La perspective illusionniste était abandonnée, les éléments
constitutifs de l'objet étaient vus sous des angles différents
; des lignes de force charpentaient le canevas. Tantôt le peintre restreignait
sa palette à quelques couleurs sourdes, laissant parfois deviner la texture
de la toile, exprimant une impression de monochromie, tantôt elle usait
d'une palette étendue à une pléthore de couleurs vives.
Marie Vassilieff revint à une
reconstruction de l'image et ses travaux portaient l'influence indéniable
de l'orphisme. La forme nouvelle apparaissait par les contrastes simultanés
des formes et par les contrastes des couleurs et non plus par le clair-obscur
ou les ombres qui étaient bannis de la composition.
Dans le tableau La
Danse, les contrastes des formes et ceux des
couleurs impriment un dynamisme joyeux évoquant la fête villageoise.
Pour le tableau Le
Manège, Marie Vassilieff découpa
le manège en plans verticaux pour en suggérer le mouvement circulaire
; elle juxtaposa de surcroît une succession verticale de plans colorés
renforçant par leurs rapports la dynamique de l'oeuvre; enfin elle inclut
des lettres apportant une note décorative mais constituant des éléments
fixes, points de repère pour l'oeil du spectateur.
Dans une série de dessins cubistes
de nus, Marie Vassilieff rendit une expressivité puissante par une économie
de lignes droites et de courbes créant ainsi les volumes. Elle surdimensionnait
les mains et les pieds des personnages : les mains pour leur pouvoir expressif,
les pieds pour leur donner une assise solide, stable. Assurément avec
ces nus, Marie Vassilieff porta son art à son plus extrême niveau
d'achèvement.
Voilà donc les apports que Marie
Vassilieff codifia en une grammaire de formes qu'elle déclina dans ses
oeuvres. Elle découvrit ses couleurs pour composer une palette qui lui
fut propre.

Le retour à
l'ordre
Riche de ses expériences picturales
avant-gardistes et des enseignements qu'elle en tira, Marie Vassilieff amorça
dans les années vingt un retour à la représentation naturaliste,
un retour d'abord timide, puis de plus en plus affirmé. Elle s'achemina
vers un art plus populaire, plus poétique, mais ne revint jamais au réalisme.
Les formes s'arrondirent, s'assouplirent,
respirant une sensualité nouvelle ; les contrastes des tons s'adoucirent;
l'artiste peignit des formes généreuses pleines de couleurs. L'enfance
devint un thème récurrent dans son oeuvre; et Marie Vassilieff
en dépeignit l'innocence, en en offrant parfois une vision naïve.
En hommage à Lucas Cranach l'Ancien,
elle conçut deux toiles représentant l'une Adam et l'autre Eve.
Eve, debout sur un rocher attaqué par les vagues, tient d'une main les
ailes d'un amour et de l'autre, un masque. Le peintre dessina une Eve au visage
oblong, au corps longiligne, aux doigts longs et effilés: Eve resplendit
de grâce. L'artiste posa un fond noir pour mettre en valeur et la délicate
carnation et un soleil rouge se levant hors des flots; elle suggéra l'espace
en esquissant des oiseaux. Marie Vassilieff affectionnait ces fonds noirs et
elle connaissait l'art de les traiter en évitant un effet trop décoratif
ou trop flatteur.
Dans d'autres oeuvres, l'artiste usait
d'une mise en page audacieuse : visages humains et têtes d'animaux judicieusement
placés font basculer le spectateur dans un monde onirique. Le peintre
réalisa la maquette d'un immense panneau pour orner la façade de la gare
Montparnasse. Dans cette composition s'entre-tissent les éléments
d'une iconographie bucolique et ceux d'une iconographie moderniste : les côtes
de Bretagne, une bretonne en costume indigène saisissant un crabe, un
phare, un signal de chemin de fer et une locomotive au profil aérodynamique.
Des mots intégrés à la composition renforcent le message
publicitaire, le précisent: "L'été l'Etat suit la diagonale principale
et la géométrie de ses lettres rappelle la voie ferrée".
Se souvenant des leçons du cubisme, l'artiste schématisa les contours.
Marie Vassilieff réalisa deux
panneaux pour décorer les colonnes de La Coupole. Pour chaque panneau,
elle intégra les différents éléments de la composition
dans un seul plan où on voit là un autre apport du cubisme.
Le peintre composa dans les années
quarante des bouquets de fleurs qu'elle savait imprégner, par quelques
détails, d'un halo surréaliste : vases zoomorphes, fleurs à
tête d'oiseau, papillons fleurs...
Ce retour à l'ordre s'effectua
donc sans renier les travaux passés.

Des poupées
aux icônes
Marie Vassilieff élargit le champ
de ses créations artistiques à la réalisation de poupées
portraits, de masques, d'icônes. Cette pluralité s'inscrivait dans
la tradition artistique russe; par ailleurs, beaucoup de femmes artistes fabriquaient
des poupées.
En 1915 déjà, l'artiste
peignit son auto-portrait, se représentant tenant dans les mains une
poupée à son effigie. Cet art commencé donc très
tôt dans sa carrière, a connu un gros succès grâce
à Paul Poiret qui en assurait la diffusion dans sa galerie Martine. Marie
Vassilieff confectionnait ces poupées avec des matériaux de récupération,
matériaux hétéroclites: cuir, boutons, noix de coco, galons
de passementerie, fils teints au henné, etc.
Ces poupées représentaient des
personnalités aussi diverses que Picasso, Paul Poiret ou Trotsky. Elle
considérait cette activité comme un exercice d'art majeur hors
bien sûr de l'espace ludique de l'enfant, et revendiquait pour ces créations,
le statut de sculpture.
" Personne n'a bien compris
mes recherches. Je suis obligée de prendre la plume pour m'expliquer.
Donc, mes portraits poupées ne le sont qu'extérieurement ; ils sont en réalité
des démonstrations contre la sévère banalité de
la sculpture moderne et classique, celle-ci ayant à sa disposition, toute
la richesse de la matière qu'elle ne sait pas exploiter. Est-ce donc un crime que de cueillir
un fruit nouveau, est-ce que l'art est limité aux couleurs à l'huile
et au marbre de Carrare ? L'art étant une chose naïve et enfantine
et pleine de joie et de création -pourquoi donc imiter les autres autant
en esprit qu'en matériel ? "
L'on y perçoit, il est vrai,
une filiation avec la statuaire africaine et la sculpture cubiste par l'agencement
des volumes creux et des volumes saillants, par le jeu des plans concaves et
des plans convexes.
Le masque de l'homme supérieur
présente en effet des affinités plastiques avec les masques Dan
: visage ovale pur, équilibre et symétrie des traits, chevelure
faite de lamelles de carton pliées en accordéon. Le masque du
compositeur Claude Duboscq, en revanche, a une facture expressionniste : yeux
exorbités, sourcils épais, peau marron, et tous ces éléments,
confèrent une présence quasi animale sans exclure cependant la
vérité psychologique. Répondant à l'invitation du
gouvernement français, Marie Vassilieff conçut un mobilier anthropomorphe
pour l'Exposition Internationale des Arts Décoratifs et Industriels Modernes
de 1925 au Grand Palais : un canapé, des fauteuils, une psychée
totémique. Elle réalisa un service en céramique dont un
grand plat en forme de poisson pour le collectionneur et mécène
Didier Cotoni.
Marie Vassilieff aborda l'art sacré
avec les icônes. Elle représentait la Vierge, souvent la Vierge
Noire, avec la Colombe. Elle employait des matériaux modernes : l'aluminium
en feuille, le rhodoïd qu'elle peignait parfois, mais aussi des matériaux
plus traditionnels cartons dorés, motifs de papier peint. Elle taillait
des rizzas dans ces feuilles de carton sur lesquelles elle gravait des festons,
des pointes, des stries, des fleurs, des rayons, des auréoles. Des découpes
géométriques laissaient apparaître le visage de la Vierge.
Les traits symétriques du visage, stylisés, s'articulaient autour
du nez qui en constituait l'épine dorsale.
Marie Vassilieff laissa une empreinte
originale, si originale qu'elle persista dans le temps et aujourd'hui encore,
son nom est associé à ses poupées et à ses icônes.

Les derniers pas
" Debout les morts
Je viens vous annoncer une bonne
nouvelle, nous sommes tous sans travail et au chômage.
J'ai un papier pour vous qui vient
du ministère.
La place pour vous est limitée
; ça coûte
trop cher de vous laisser couchés par terre, on va vous mettre tous debout,
on va refaire vos papiers et vendre aux enchères toutes vos affaires
: couronnes de perles, les anges, les pots de fleurs, les photos aussi, tous
ces fourbis pourris. Avec ces quelques millions de francs, on peut très
bien refaire le cimetière, le rendre très moderne surtout.
"Vous vous fichez de moi, Madame !"
dit le gardien du cimetière. "Mais Monsieur, j'ai le papier pour
cela qui vient du ministère, voilà! :
Je sousigné le Président
d'État, ai décidé de laisser passer tous les artistes chômeurs
et portraitistes du cimetière et de les rendre très modernes et
de mettre tous les morts debouts, comme de mauvaises enseignes de peinture,
c'est à l'huile vernie, c'est plus solide et plus joli. f... l'état
d'art est obligé d'organiser tous ces travaux nouveaux parmi les morts
car l'art pour les vivants ne sert plus à rien. "
L'artiste fit ses derniers pas à
la Maison de retraite de Nogent-sur-Marne et s'éteignit le 14 mai 1957.
Foujita adressa une lettre de condoléance à Pierre Vassilieff
en ces termes
Paris, le 16 mai 1957,
Pour la famille de Marie Vassilieff,
Je suis frappé par la triste
nouvelle de notre chère amie Marie, je ne sais pas comment exprimer ma
douleur. Le nom de Marie Vassilieff restera dans l'histoire de Montparnasse.
Avec mes condoléances profondes.
Foujita

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