|
Chants, Romans, Nouvelles
Vincent Thierry -
Jean Pierre Mailhan
Mutation
Terrestre
©
Patinet Thierri . ISBN 2-87782-008-4
57 pages
opéra en trois actes. Composition 1971 sous encart HEROIQUES.
Les plaintes
( extract )
Ainsi de l'enfer
partaient des plaintes comme essence funeste d'un proche devenir ...
Tout de larmes
en corps d'un oubli que chante encore sur l'aube des rides le fier chevalier
...
Tout de sel
fade dans l'astre qui marche le saule serment des abeilles nouvelles, insignes...
Tout crispé
qu'à la lune mélancolique se content les rires et les appels d'amour,
parfums intimes ...
Tout nu et
clairvoyant de pure fertilité au vol de l'oiseau migrateur ...
C'était un lit de mousse,
Dans son âme limpide, nature, regardant les hommes avec l'amère
certitude qu'au déclin de son aube périrait l'ambre Vie,
Songe de colère, criait ...
Osez me défier
Vous dont la
santé fragile
Corrompt éternelles
idylles !
Vous de boue
en courbe fol
Bassesse d'orgie
des sols !
Autrefois,
Victoire
Embellie d'Amour
mon Nom,
Source rayonnante
d'Aton !
Maintenant,
suis je l'or
Perles sans
anémones d'alors !
Et ce cri germe
mort,
Matière
sans matière d'âge
Qu'aujourd'hui
livre l'image !
L'ivresse ronge
ma cendre
Comme tombe
ouverte à prendre !
Nuit de souffre
D'hier ce levain
semence réelle
Planètes
soeurs d'heures belles !
Ambre de grâce
ce serment sacré
Ecoute au
sublime de ton Eternité !
C'était un lit de larmes ou dansaient quelques fleurs en flores, dernières
de soleil sous le rire des Tyrans ...

VIAGER COQUIN :
PIECE DE THEATRE EN TROIS ACTES
© Jean Pierre Mailhan .
Sujet :
Jacky, agent immobilier, informe ses amis, Florence et Philippe, que la maison
de leurs rêves est proposée en viager à un couple sélectionné , mais aussi à des
conditions très particulières : la future propriétaire devra se montrer très
affectueuse avec son vieil occupant. Les trois amis échafaudent un stratagème :
convaincre Angélique, la jeune employée de maison de Florence et Philippe, de se
faire passer pour l'épouse de son patron afin de ne pas compromettre Florence
dans ce curieux marché.
Viager Coquin
Acte I .
(Le rideau s'ouvre sur le salon de Philippe et Florence qui lisent des journaux
financiers, le premier assis dans un fauteuil, la seconde dans un canapé.
Angélique, très mini jupée fait irruption. Elle range négligemment quelques
objets, puis se penche pour ranger des magazines. Philippe délaisse sa lecture
pour regarder les jambes de son employée de maison. Son épouse s'en aperçoit et
tente de ramener l'attention de son mari à sa lecture)
Florence : Et comment se porte la bourse ? Philippe : Nos marges bénéficiaires
se réduisent...
Florence : C'est comme les jupes...Au fait Angélique, vous avez récemment fait
une crise de croissance ?
Angélique : Non madame, à vingt-trois ans ce serait plutôt tardif
Florence : Excusez-moi, mais j'ai l'impression que vos jupes et robes deviennent
de plus en plus symboliques.
Philippe : Vu son âge, nous ne pouvons tout de même pas l'obliger à s'habiller
comme une caricature de nurse anglaise.
Angélique : Merci monsieur...Au fait, qu'est-ce que ça donne mes actions ?
(Angélique s'assoit sur le bras du fauteuil où se trouve Philippe et se blottit
contre l'épaule de son patron pour pouvoir lire également le journal sous le
regard sévère de Florence)
Florence : Je pense que monsieur pourra vous prêter son journal quand il aura
fini de le consulter.
(La sonnette de l'entrée retentit, mais Angélique demeure absorbée par sa
lecture)
Florence : Cha chonne Angélique, je veux dire ça sonne. Angélique : Bon, j'y
vais (elle sort de la pièce).
Florence : Est-ce bien une brillante idée d'avoir appris à boursicoter à notre
bonne...En plus, je trouve très inconvenant que tu te rendes dans sa chambre
pour l'initier aux placements financiers et à l'aider à passer ses ordres de
bourse...
Si maintenant, il faut également qu'elle vienne s'affaler contre toi pour vivre
en commun le suspense des cours du jour...
Philippe : Mais ça m'amuse et puis c'est encore une gamine, elle a besoin d'être
prise en mains...
Florence : De là justement mon inquiétude...
Angélique : (qui revient) C'est le hot-dog de l'agence immobilière. Florence :
C'est un commerce d'un genre nouveau ?
Philippe : Ce doit être une tentative d'un jeu de mots...J'ai appris à Angélique
que le mot hot dog signifiait chien chaud, et comme notre ami agent immobilier
s'appelle Chamouillé...
Florence : Ah, parce que les cours de bourse s'accompagnent de cours de langue?
Philippe : Je n'oserai pas dire que les deux font la paire mais c'est souvent
complémentaire...
Angélique : Je fais entrer la bestiole ?
Florence : Faites (Angélique sort puis revient un court instant après)
Angélique : J'annonce monsieur Jacky Chapouilleux, non pardon, Jacky Chamouillé.
Jacky : (qui s'effondre dans le canapé après avoir salué ses hôtes) Quel métier!
Philippe : L'immobilier est fiévreux ?
Jacky : Oui, et de plus je suis à nouveau seul, ma collaboratrice a
démissionné...
Florence et Philippe : Encore ?
Jacky : Un client me l'a embarquée au cours d'un état des lieux...
Florence et Philippe : Encore ?
Jacky : La deuxième fois en six mois...
Philippe : Moi, on ne m'a jamais piqué ma secrétaire...
Florence : Normal, j'ai participé au recrutement.
Philippe : As-tu au moins conclu l'affaire ?
Jacky : Oui, mais dans la douleur...Il faut maintenant que je recrute une
nouvelle assistante...
Florence : On pourrait te proposer Angélique, elle me semble posséder un bon
sens commercial, Philippe s'efforce de l'initier aux mystères de la vie
économique, et elle serait même bilingue...
Philippe : Non, elle est beaucoup trop tendre...Et puis je serais navré
d'apprendre qu'elle se soit fait violer au cours d'une visite d'appartement...Au
fait, Jacky, as-tu subi le même type d'épreuve dans des circonstances analogues?
Jacky : Oui...une fois...Je l'ai toujours caché...
Philippe : On la connaît...Ce n'était pas un homme ?
Jacky : Oui vous la connaissez, non, ce n'était pas un homme.
Florence : Alors c'est qui ?
Jacky : Je ne peux rien vous dire, secret professionnel.
Philippe : Vous prêtez serment dans les professions immobilières ?
Jacky : Non...
Philippe : Un secret sans serment, c'est une coquetterie...
Jacky : Coquet peut-être mais discret, elle est mariée.
Florence : Et nous sommes proches du mari ?
Jacky : Pas spécialement...Et puis après tout, ça remonte à un an, il y a
prescription. Florence : J'ignorais qu'il existait une prescription annale en la
matière.
Philippe : Alors, quelle est cette mystérieuse violeuse, affranchie de son crime
sordide par une miraculeuse prescription.
Jacky : Madame Bardon, la bouchère. Philippe : Quoi ?
Jacky : Ben oui...Ils étaient intéressés par l'achat de l'appartement qui se
trouve au-dessus de leur commerce, et où ils habitent aujourd'hui...Pendant la
visite des locaux, elle s'est jetée sur moi, m'a renversé, puis m'a dit avec un
regard gourmand : « depuis le collège j'ai envie de te passer à
l'attendrisseur»... Ah oui, parce que dans la boucherie, on ne dit pas passer à
la casserole, on dit passer à l'attendrisseur...Elle a dégainé de son corsage
deux énormes seins avec des tétons monstrueux, des trucs qui relèvent du port
d'arme et qu'on ne devrait pas porter sur soi...
Florence : Ca me semble difficile...
Jacky : Et j'ai été immolé sur une moquette de mauvaise qualité qui a brûlé mon
tissu fessier... J'avais le derrière dans un état !
Philippe : Et bien, dis-moi, tu exerces un métier dangereux...
Jacky : Non pas sans conséquence...Depuis cet épisode, quand je me rends à la
boucherie, je dois d'une part affronter les oeillades complices et déplacées de
madame Bardon, et d'autre part le regard soupçonneux du mari qui, dès mon entrée
dans la boutique, prend un malin plaisir à aiguiser ses couteaux.
Philippe : Il se doute de quelque chose ?
Jacky : Non, il me reproche en fait d'avoir distrait l'attention de son épouse,
lors de la fameuse visite, pour qu'elle ne constate pas les diverses
malfaçons...Non seulement je me fais violer, mais en plus je passe pour un
escroc...
Florence : Je reste très réservée sur le qualificatif de viol...D'ailleurs
l'échauffement fessier semble témoigner d'un moment intime plutôt long...
Philippe : Peut-être une fragilité insoupçonnée...Quoi qu'il en soit, ce métier
devient très difficile...
Jacky : Je ne te le fais pas dire. Difficile, dangereux et de plus en plus
inattendu. Figurez-vous que maintenant les propriétaires inventent un nouveau
type de viager.
Philippe : Explique un peu.
Jacky : Ce que je vais vous confier est confidentiel...Vous connaissez bien sûr
cette belle demeure, ancienne commanderie templière, juché sur la colline de
Saint-Arbois ?
Florence : Oui, tout à fait, son propriétaire est un vieux monsieur...
Philippe : Mon grand fantasme
Florence et Jacky : Le vieux monsieur ?
Philippe : Non, cette propriété. C'est un vieux rêve...Mais, dis-moi, le
propriétaire connaît quelques soucis financiers pour la proposer en viager ?
Jacky : Absolument pas ! Son problème est le suivant : il n'a pas de famille et
refuse que son bien enrichisse l'état. Aussi il m'a confié, et ce à titre
exclusif, la mission de rechercher un couple de gens bien éduqués et à sa
convenance, attirés par sa demeure, qui pourraient recueillir celle-ci à son
décès par le biais d'un viager. En fait la qualité des futurs acquéreurs est
déterminante.
Florence : Nous ignorons ses critères mais des gens comme nous pourraient
concourir ?
Jacky : Oh oui, vous représentez bien le couple-type.
Philippe : J'avoue ne pas comprendre. Nous sommes amis depuis longtemps, tu
connais mon intérêt pour cette bâtisse ; pourquoi ne pas nous en avoir
spontanément informés ?
Jacky : En raison des conditions contractuelles.
Florence : Mais si le viager n'est qu'un paravent, le bouquet et les mensualités
doivent être financièrement supportables.
Jacky : Ils le sont d'autant plus qu'ils sont fictifs.
Philippe : Je réitère ma question : pourquoi n'as-tu pas immédiatement porté à
notre connaissance cette affaire miraculeuse ?
Jacky : C'est gênant. Florence : Je ne vois pas en quoi.
Jacky : En fait, si monsieur Di Lorto, c'est son nom, il est d'origine
italienne, ne désire pas d'argent, il exige en revanche des mensualités un peu
particulières.
Philippe : Précise.
Jacky : Il s'agit d'attentions
Florence : Je suppose que seul, âgé et sans famille, il souhaite des visites, de
l'assistance...
Jacky : Il s'agit d'attentions très attentionnées Philippe : Je ne comprends
pas.
Jacky : Il s'agit d'attentions très attentionnées...que seul l'élément féminin
du couple peut accorder...Dois je faire un dessin ?
Philippe : Mais c'est dégueulasse et impossible à concrétiser juridiquement.
Florence : C'est en tous cas une innovation en matière de droit de cuissage.
Jacky : Bien entendu, ce marché ne saurait faire l'objet d'un contrat. En
revanche, on peut maquiller par une convention de complaisance qui, s'articulant
sur des obligations classiques, s'apparenterait à un moyen de pression en cas de
déloyauté d'une des parties...J'y travaille actuellement
Philippe : En fait un moyen de chantage déguisé.
Florence : Et il ressemble à quoi ce bonhomme ?
Philippe : Ca t'intéresse ?
Jacky : Au moins septuagénaire mais présentant bien, élégant, érudit,
spirituel... Vous l'avez rencontré au moins une fois lors des dernières fêtes
locales car, en sa qualité de président du comité de défense du vallon de
Saint-Arbois, il avait prononcé une courte mais remarquée allocution.
Florence : Ah oui, je me rappelle, un homme âgé avec beaucoup de prestance,
encore séduisant.
Philippe : J'avoue être surpris, je me souviens qu'après son discours, tu
l'avais qualifié de fossile décadent.
Florence : J'ai revu mon appréciation.
Jacky : L'appréciation des femmes est évolutive...Enfin, n'en parlons plus.
Philippe : Dommage.
Florence : Et il se chiffre à combien le loyer sexuel ?
Philippe : Ca t'intéresse vraiment ?
Florence : Ca m'amuse.
Jacky : C'est à dire que l'on a pas encore fixé toutes les modalités...Je
suppose qu'une visite de la dame chaque quinzaine pourrait être une fréquence
envisageable.
Philippe : Soit deux visites par mois, c'est à dire vingt-quatre par
an...Presque un mois dans une année !
Florence : Bien que peu doué pour le calcul mental, tu fais preuve d'un
bouleversant réalisme mathématique à l'idée de prêter ta femme...Serait-ce par
amour pour moi, mon chéri, ou par orgueil pour toi ?
Philippe : Je ne réponds pas à tes perfidies...Mais, après tout, si ça t'amuse
d'assister le fossile décadent dans ses inventions perverses, il vaut mieux
finalement devenir l'encore jeune maîtresse d'un vieux maniaque pour de
l'immobilier de prestige que la Pygmalion d'un jeune con pour un hamburger
bouffé sur un scooter.
Jacky : Stop. Je ne veux pas que vous vous disputiez à cause de moi. Autant
j'aurais aimé vous voir acquéreurs de la commanderie, autant je ne voudrais
compromettre Florence, même par amour pour son mari.
Philippe : Je ne lui en demande pas tant...
Jacky : Quoique, il y aurait peut-être une solution...
Florence : Que nous réserves-tu ? Il est vrai qu'entre le hamburger et la
propriété, le choix est vaste.
Jacky : Vous n'avez jamais rencontré Di Lorto ? Je veux dire de près...Il ne
vous connaît pas ?
Philippe : Non, nous vivons tout de même à trente kilomètres de la colline de
Saint-Arbois et mes activités professionnelles m'en éloignent encore davantage.
Florence : Mais à quoi penses-tu ?
Jacky : Vous allez me juger très machiavélique, mais je me disais comme ça...
Florence et Philippe : Et tu te disais comme ça ?
Jacky : Pourquoi ne pas présenter à Di Lorto Philippe en compagnie d'une autre
femme qu'il ferait passer pour sienne ?
Philippe : Stratagème ingénieux, mais qui accepterait ? Si je fais appel aux
services d'une call-girl, et si monsieur Di Lorto décide de vivre encore
quelques belles années, la facture risque d'être salée.
Jacky : De plus, la fille chercherait certainement à nous trahir pour jouer
individuellement sa chance.
Florence : Je me remets à votre expérience concernant les call-girls, ne pouvant
rivaliser avec vous sur le sujet...En conclusion ce brillant stratagème ne
repose que sur les épaules d'une personne familière...Le choix est limité.
Philippe : En ratissant large, je ne vois en effet que ma belle-mère, ma
secrétaire et ma bonne.
Florence : Tu me ferais plaisir en n'associant pas systématiquement maman à
toute situation sacrificielle.
Philippe : Sacrifice, sacrifice, pour qui ?...Josiane, ma secrétaire, a beaucoup
de qualités, d'énormes qualités...Elle est pleine d'abnégation, elle est
discrète et sûre, mais...
Florence : Mais quoi ?
Jacky : Ben...
Florence : Oui, je sais, elle n'est pas trop sexy.
Jacky : Les femmes sont parfois gentilles entre elles. Philippe : Reste
Angélique...
Florence : (riant aux éclats) il est certain que ça ne lui déplairait pas de
jouer la femme de monchieur Philippe, elle aime tellement monchieur Philippe.
Mais avant de transformer Angélique en ersatz de bourgeoise, il faudra, en sus
des cours de bourse et de langue, vous investir dans une formation accélérée...
Sans parler de cet énorme cheveu sur la langue, de ce zozotement, et de votre
différence d'âge.
Philippe : Une vingtaine d'années, ce n'est pas une différence d'âge, c'est une
nuance de millésime...
Florence : Tu te prends pour un grand cru classé ? Philippe : Grand cru
bourgeois me suffirait.
Florence : Il y en a qui vieillissent mal, et attention tout de même au goût de
bouchon
Jacky : Il n'y a pas d'handicap insurmontable...Un certain nombre de mes clients
vivent avec des femmes plus jeunes qu'eux, plus déconnantes...Quant au
zozotement, beaucoup d'hommes considèrent cette anomalie comme un petit
charme...
Florence : Chi maintenant, pour attirer vos chentiments...
Philippe : Ne te moque pas...Jacky a raison, après tout, nous pouvons
tenter...Depuis deux ans, Angélique suit, en amateur, des cours de théâtre, on
peut légitimement supposer quelle est capable d'assumer un rôle de composition.
Florence : Et comment pensez-vous convaincre Angélique, son affection pour son
patron n'est pas sans limite.
Jacky : En l'intéressant au projet...
Florence : En lui cédant une part de copropriété de la commanderie, ça jamais!
Jacky : Non, une part de la vente de votre demeure actuelle, après acquisition
de la commanderie.
Philippe : Un tiers, voire cinquante pour cent...
Florence : C'est beaucoup trop, cinq pour cent ça suffira.
Jacky : Je propose un pour cent par visite avec un maximum de cinquante pour
cent.
Philippe : Tu as oeuvré dans la prostitution haut de gamme avant de te recycler
dans l'immobilier ?
Jacky : Je n'ai aucune expérience de proxénète, mais j'ai l'intime conviction
que Di Lorto agit par jeu. C'est un original un peu subversif, amusé surtout
intellectuellement par cette situation scabreuse. J'ai l'intime conviction qu'il
s'en lassera rapidement. Et puis, je crois que c'est aussi un humaniste
convaincu, ce type d'arrangement n'est pas très flatteur pour son éthique...
Florence : Mon cher, l'histoire est pleine de grands hommes en général et
d'humanistes en particulier dont la vie privée rimait peu avec exemplarité.
Philippe : On ne peut pas être une référence sur tous les tableaux...En réalité,
l'aboutissement idéal pour cette histoire serait une mort rapide, en plein
épectase dans les bras de sa jeune maîtresse.
Jacky : Quelle que soit l'ambition que nous pouvons nourrir pour monsieur Di
Lorto, cette fin honorable est en principe réservée aux présidents de la
république et aux hautes autorités ecclésiastiques.
Florence : Avant d'écrire la fin de l'histoire, il me semble prioritaire de
recueillir l'adhésion de son héroïne. Si elle refuse, notre seul risque se
limiterait à son indiscrétion. Mais, je dois le reconnaître, c'est une de ses
rares qualités, elle est capable de ne pas ébruiter un secret.
Jacky : Alors, on l'appelle ?
Philippe : Maintenant ?...Ca ne peut pas attendre ?
Jacky : Nous disposons de peu de temps...Tâtons le terrain.
Florence : Je commence à m'amuser beaucoup. Je vais la chercher (Florence sort
de la scène et revient quelques secondes plus tard avec Angélique. Pendant son
Absence, Philippe et Jacky se sont levés).
Angélique, nous avons quelque chose d'important à vous dire. Asseyez-vous dans
le fauteuil...Pas sur l'accoudoir, dans le fauteuil.
Angélique : A la place de monsieur Philippe ? Florence : Tout a fait.
(Manifestement gênés pour introduire la discussion, Florence, Philippe et Jacky,
tournent autour d'Angélique qui suit avec inquiétude leur manège).
Angélique : C'est une danse du scalp ? Florence : Ma petite Angélique...
Angélique : Aïe aïe aïe...
Florence : Mais je n'ai pas encore commencé.
Angélique : Quand madame commence ses phrases par « ma petite Angélique», c'est
que je vais me faire engueuler.
Philippe : Rassurez-vous, ce n'est pas pour vous faire des remontrances que nous
vous avons demandé de venir, mais pour solliciter votre aide dans la recherche
d'un subterfuge...
Angélique : Je ne sais pas si j'ai ça dans ma pharmacie...
Jacky : Il ne s'agit pas d'un médicament. Un subterfuge c'est une supercherie.
Angélique : Que des mots faciles à prononcer, surtout pour moi. Excusez-moi,
mais ça ma fait penser à vermifuge.
Florence : En adoptant un langage plus réaliste, je dirai que nous avons besoin
de vous pour raconter des bobards à quelqu'un afin d obtenir quelque chose de
lui.
Angélique : Super, j'aime bien raconter des histoires...
Florence : J'ai en effet constaté un talent certain dans cette discipline.
Philippe : Nous devons auparavant, que vous acceptiez ou non, obtenir au moins
un engagement : votre discrétion absolue.
Angélique : Vous l'avez, craché, promis, juré.
Jacky : Bien entendu, vous pourrez à tout moment, dire stop, je ne joue plus
quand le rôle que nous avons prévu pour vous semblera impossible à tenir.
Angélique : Mais c'est quoi ce truc ?
Philippe : Il faudra, dans un premier temps, aux yeux d'une personne qui ne vous
a jamais rencontrée, vous faire passer pour ma femme.
Angélique : Il faut que je me déguise en madame Florence ?
Florence : « Me déguiser en madame Florence »...J'ignorais jusqu'à présent que
j'étais un personnage de carnaval.
Jacky : On ne vous demande pas de tenter de ressembler physiquement à votre
patronne, mais de vous faire passer pour la maîtresse de maison, en adoptant des
attitudes et un langage moins spontanés, plus retenus, plus...
Angélique : (regardant Florence) coincés. Florence : Je sens que je vais me
mettre en colère.
Philippe : Peu importe ; il faut, dans un premier temps, qu'aux yeux d'un
visiteur vous passiez pour ma jeune femme...
Florence : Ta très jeune femme
Philippe : Faut pas exagérer, notre diff, pardon notre nuance de millésime, j'y
tiens, n'excède pas le quart de siècle.
Angélique : Et c'est quoi le deuxième temps ? Philippe : Quel deuxième temps?
Angélique : (s'adressant à Philippe) Vous avez dit deux fois « dans un premier
temps ».
Jacky : Angélique, avez-vous déjà entendu parler de l'acquisition d'un bien
immobilier par le système du viager ?
Angélique : Oui, c'est quand on donne tous les mois du fric à une personne âgée
pour récupérer sa baraque quand elle casse sa pipe.
Jacky : Bien...Jusqu'à présent vous n'avez entendu parler que de loyers en
espèces, ce qui satisfait une personne âgée ayant peu de ressources...Avez-vous
déjà imaginé qu'une personne âgée, sans aucun problème de revenu et sans famille
puisse donner ses biens en viager en échange de prestations, de services,
d'attentions ?
Angélique : Tout est possible : la promener, lui rendre visite, lui faire la
lecture, l'accueillir, la dorloter comme si c'était une mamie ou un papy...
Philippe : Elle a une bonne mentalité, et généreuse avec ça. Jacky : Mais
Angélique, vous n'envisagez rien d'autre ?
Philippe : Imaginez que ce soit un homme d'âge certain, mais toujours vert, avec
du tempérament coquin en réserve...
Angélique : S'il a des sous, il peut se payer une pute de temps en temps, il ne
va tout de même pas proposer du viager au bordel...
Florence : Ca ne sert à rien de tourner autour du pot ! Nous connaissons le cas
d'un vieux monsieur, mais présentant bien, qui veut transmettre sa splendide
demeure à un couple sélectionné et dont la femme aura pour lui, régulièrement,
disons de temps à autre, quelques...gâteries, qui ne relèvent pas des friandises
ou de la pâtisserie...
Jacky : Et la splendide demeure en question est le rêve de vos patrons.
Angélique : A coup sûr, c'est la maison des templiers de Saint-Arbois !
Jacky : Gagné ! Vous êtes au moins attentive aux désirs de vos patrons.
Angélique : (après un temps de réflexion son regard s'illumine) Ah, c'est pour
ça qu'il faut que je passe pour madame Florence...Mais c'est pas la peine...
Philippe : Et pourquoi donc ?
Angélique : Parce que madame Florence est encore assez bien conservée pour
plaire à vieux vicieux.
(Angélique, très satisfaite par ce qu'elle prend pour un éclair de lucidité
continue à sourire. Philippe et jacky se prennent la tête dans les mains,
Florence est effondrée).
Florence : Je chens, je veux dire je sens que je vais exploser... Angélique :
Mais je vous assure, madame, je suis sincère. Florence : Elle est hallucinante.
Jacky : Nous vous croyons Angélique, mais le problème n'est pas là...Madame est
l'épouse de monsieur.
Angélique : Merci de me le rappeler, mais j'avais déjà remarqué.
Philippe : Et je ne peux pas, Angélique, donner en pâture ma propre femme.
Angélique : Alors, on sacrifie la petite bonne.
Jacky : Nous vous rappelons qu'il ne s'agit que d'une proposition...Ce n'est pas
un ordre...Et puis, il y aura des compensations.
Philippe : Si nous réussissons à acquérir cette propriété grâce à vous,
Angélique, nous vendrons la demeure où nous vivons actuellement, et nous vous
céderons une part de la vente.
Jacky : Une part significative (Florence, derrière Angélique, fait de grands
gestes invitant à la modération).
Angélique : Significative ou pas, on me demande de faire la pute.
Philippe et Jacky : mais non.
Angélique : vous appelez ça comment ?
Jacky : Vous êtes une sorte d'ambassadrice.
Angélique : Pas du quai d'Orsay, plutôt d'une arrière cour...Et madame approuve?
Florence : L'idée de cocufier mon époux, même par procuration, ne m'est pas très
agréable, et je trouve normal que vous soyez choquée...Mais je vous rappelle que
vous êtes notre seule carte de substitution et que vous êtes entièrement libre
de refuser de nous rendre ce service...Nous n'en reparlerons plus.
Angélique : Je n'ai pas encore dit non...Mais avant de donner définitivement ma
réponse, je souhaiterais avoir une entrevue avec monsieur.
Florence : Je vous rappelle que vous êtes également à mon service.
Angélique : Vu ce qu'on attend de moi, je vais surtout être préposée aux sévices
des messieurs.
Jacky : Nous pouvons tout de même accéder à cette demande... Viens avec moi
Florence dans le bureau. Nous allons appeler Di Lorto pour faire avancer le
dossier au cas où Angélique serait d'accord.
(Florence et Jacky sortent. Angélique se lève et les bras croisés toise
sévèrement Philippe)
Philippe : Je sais ce que tu vas me dire...Que je suis un chalaud, un
salaud...Une ordure... Tu as raison d'être en colère...Mais l'idée n'est pas de
moi, c'est Jacky qui a tout manigancé...Je ne pouvais m'y opposer que timidement
car sinon Florence aurait eu davantage de doutes sur nos relations...D'ailleurs
j'espérais que tu refuserais immédiatement...Pourquoi vouloir réfléchir...
L'idée que quelqu'un d'autre te serre dans ses bras me terrorise...Alors, en
plus, un vieux cochon...
Angélique : (qui s'exprime sans cheveu sur la langue) Arrête avec tes excuses
foireuses... Mon statut évolue, je passe de bonne maîtresse à celui de loyer
incarné...Quand je pense que tes promesses m'annonçaient un avenir radieux; je
me vois aujourd'hui invitée à jouer le rôle de jouet sexuel pour troisième âge
en goguette...
Philippe : Tiens, tu t'exprimes normalement
Angélique : Toujours quand je suis en colère. C'est pourquoi dans les troupes de
théâtre amateur, je récupère toujours les rôles de tyrans hystériques ou de
marâtres autoritaires...Et puis je tiens la route dans les exercices de diction
:
. Sachez que Sacha cherche ses cent six sachets chez Sancho le changeur et que
le chien du sage chasseur chasse ses chats dans les souches sèches des sauges
sauvages.
. Le fisc fixe exprès chaque taxe fixe excessive exclusivement au luxe et à
l'exquis.
. Si cent scies scient six cigares, six cent six scient six cent six cigares. .
Seize jacinthes sèchent sur treize sachets sales
. Combien ces six saucissons-ci ? Ce sera six sous ces...
Philippe : Cava, je suis convaincu...Finalement je préfère quand tu zozotes...
Angélique : (reprenant sa voix normale) Tu sais, je t'aime assez pour être
idiote...Je vais t'aider à avoir cette foutue baraque...Où tu vivras
heureux...Avec ta coincée de bonne femme...
Philippe : Justement non ! Angélique : Et pourquoi ?
Philippe : Parce que ça me sera plus facile de divorcer en ayant deux maisons.
La commanderie est surtout un rêve personnel. Florence, quoi qu'elle en dise, se
plaît beaucoup ici...Mais, une fois de plus, tu n'entreras pas définitivement
dans ma vie en entrant dans le lit de Di Lorto, même si, selon Jacky, il se
lassera rapidement de ce jeu sordide. D'après ce que l'on sait de lui, il
chercherait plutôt à flatter un goût certain pour l'originalité, voire la
provocation, qu'assouvir les restes d'un tempérament tyrannique.
Angélique : S'il casse sa pipe dans vingt ans, je vais passer de l'octogénaire
au centenaire pour récupérer un sexagénaire, un vrai bain de jouvence...Je
pourrais inscrire sur ma carte de visite : experte en gâteries pour vieux
propriétaires...Je n'imaginais pas que mon attirance pour les hommes mûrs
m'amènerait dans le lit des anciens combattants...Après tout, c'est peut-être la
destinée des nanas, il faut à un moment accepter un racket sexuel, pour trouver
un logement, pour trouver un boulot, pour garder un boulot, pour tout simplement
ne pas être seule.
Philippe : Une dernière fois, je refuse que tu te sacrifies.
Angélique : (prenant Philippe par le cou) J'ai dit que j'allais t'aider et je le
ferai...Mais je vais modifier le scénario...Moi aussi j'ai entendu parler de ce
bonhomme, et ce qu'on m'a rapporté ne correspond pas à ce jeu à la con...Alors
si il veut jouer papy, on va être deux.
Philippe : Que vas-tu faire ?
Angélique : D'abord, il ne s'attend pas à rencontrer quelqu'un qui pourrait être
sa petite fille, ce qui peut ébranler son projet...
Philippe : Je préfèrerai que tu emploies un autre verbe.
Angélique : C'était pourtant bien français, il n'y a pas que le train qui
s'ébranle Ensuite, je jouerai à fond le personnage de la jeune femme fragile et
délicate, manifestement pas taillée pour la situation. A mon avis, s'il est ce
qu'on en dit, il s'arrêtera tout net, mais il pourra tenir compte de notre
esprit de sacrifice pour nous céder sa maison.
Philippe : Contrairement à ce que tu as dit, l'amour est loin de te rendre
idiote, ma chérie.
(Philippe prend affectueusement Angélique dans ses bras. Florence et Jacky
reviennent et les surprennent)
Florence : Mais que fais-tu ? Tu l'entraînes ?
Philippe : Je t'en prie, Di Lorto et moi, on ne joue tout de même pas dans la
même catégorie. Je la consolais tout simplement.
Jacky : Quoique, finalement, l'idée n'est pas mauvaise ; une petite transition
avec un homme de la quarantaine...
Florence : Non mais, et puis quoi encore !
Jacky : C'est tout de même pas facile pour cette pauvre gosse. Philippe : Et
qu'est-ce qu'il en pense Di Lorto ?
Jacky : Très emballé. Il est vrai que j'avais préparé le terrain...Je lui avais
déjà parlé de vous...Au cas où...
Philippe : Quel sens de l'anticipation.
Jacky : Il était temps...D'une nature impatiente, il s'apprêtait à rencontrer
les...je ne devrais pas vous le dire...déontologie oblige...les Brocquillard.
Florence : C'est une plaisanterie ?
Philippe : Et ils n'ont même pas de bonne, seulement un jardinier
Portugais...Pour la substitution, ça ne va pas être facile.
Florence : Nous pensions que tu ne lui avais proposé aucun couple.
Jacky : Il fallait que j'en aie sous le coude, pas très compétitif pour que la
comparaison vous soit favorable.
Florence : Madame Brocquillard...Celle qui dirige la chorale de l'église
Saint-Hilaire ?... Et elle était d'accord ?
Jacky : Ben oui.
Philippe : Elle est plutôt...enrobée. Il est vrai que pour le chant, il est
préférable de disposer de gros poumons, type quatre-vingt quinze D.
Jacky : (nostalgique) Mais curieusement, elle appartient à cette catégorie de
femmes pulpeuses qui, par une sorte de miracle et contrairement aux
constatations habituelles, sont plus désirables nues que vêtues...
Florence : C'est une appréciation vécue, je n'oserai pas dire...sur le tas ?
Jacky : Euh... secret professionnel.
Philippe : Encore un état des lieux qui a mal tourné...J'ignorais que pour un
agent immobilier la conscience professionnelle, portée à son degré ultime,
imposait, en sus de la connaissance précise des locaux proposés, la visite
intime et systématique des clientes intéressées...
Florence : Madame Bardon, madame Brocquillard, est-ce que par hasard tu
collectionnerais tous les gros bonnets du canton ?
Angélique : Madame Bardon aussi ?...Les psychologues considèrent que la chasse
aux gros nénés traduit la recherche récurrente du sein maternel...
Jacky : Et si on reparlait de nos affaires ?
Philippe : Quelle est la suite du programme ? Que t'as dit Di Lorto ?
Jacky : Il aimerait venir prendre l'apéritif demain en fin d'après
midi...Angélique est-elle d'accord ?
Angélique : Je le suis.
Jacky : Vous êtes une chic fille, Angélique.
Florence : Il est vrai que dans ce contexte très particulier, je vous cède
facilement ma place et je suis sensible à ce que vous faites pour nous, et que
je n'aurais pu faire.
Angélique : Mais qu'est-ce qu'on va faire de madame ?
Florence : Je vais rester dans la maison, je crois que j'ai une petite idée
Philippe : Que nous mijotes-tu ?
Florence : Ce sera une surprise, vous verrez...
Angélique : Il faudra que demain matin madame me fasse essayer des
vêtements...Je n'ai pas beaucoup de tenues classiques dans ma garde-robe.
Florence : J'ai conservé des tailleurs que je ne mets plus mais qui doivent
correspondre à votre taille. Rassurez-vous, Angélique, je saurai
vous...déguiser.
RIDEAU
FIN DU PREMIER ACTE.

|