L'INTERDIT

NATURAE
 
 
 
 

L’INTERDIT


 


Avant-Propos


  

La liberté ne doit pas être un mot mais un fait de chaque instant, de chaque jour,
 
La liberté ne doit pas être enchaînement mais respect de la personne humaine, de ses goûts, de ses attachements, de ses amours,
 
Ainsi dans la conscience de l’Etre Humain, la liberté pourra-t-elle vivre en harmonie avec la Nature, nature Humaine au chant multiple dont l’existence ne doit être soumise sous peine d’atteinte irrémédiable,
 
Si tant est vrai que la Nature retourne toujours à la Nature.



 

I



 

Les bougies dansaient au souffle du vent nocturne, dansaient aussi les couples au son de la musique que déversait la chaîne stéréo. Dans son fauteuil de velours rouge, Madame Lambert, souriante, dodelinait de la tête, suivant ainsi à son rythme l'hymne musical. Ses regards se perdaient dans la foule, gens de race noctambule, qu'elle chérissait.
Son salon était connu de tout Paris. On s'y réunissait afin de s'amuser, de rencontrer des artistes à la mode ainsi que des politiciens, des hommes de lettres, ou bien tout simplement des Etres intelligents.
Dans le charivari continu des verres entrechoqués, des bouteilles débouchées, on surprenait des conversations auxquelles le commun des mortels prenait plaisir à participer, car ici, la dialectique disparaissait pour faire place à la compréhension, solidarité du Verbe faisant de la plus sérieuse parole une source d'enchantement.
Ainsi vaquaient les heures dans une douce allégorie, égrenant les paroles des femmes papotant sur la mode de l'été, des hommes défendant leurs idées politiques, enrobant le silence des jeunes fauves guettant leur proie nouvelle.
Madame Lambert riait ; des larmes de joie perlaient le long de ses yeux, coulaient sur son visage, qui autrefois fût l'un des plus beaux de la ville. Les verres d'alcool commençaient à lui monter à la tête. Tous à ce signe présumaient que la soirée allait se terminer, d'ailleurs la vieille femme faisait déjà appel à son valet de chambre, lorsque tout à coup, un grand vacarme se fit entendre.

Des voitures arrivaient, échappaient aux orbes des klaxons, rires et chants.
 
Avant même qu’on puisse donner un nom aux nouveaux fêtards, ils envahissaient le salon. Madame Lambert reconnue tout de suite les Gitans, une troupe théâtrale dont son fils était le jeune premier. Elle se leva pour les accueillir, se laissa embrasser par toute cette jeunesse tumultueuse, qui aux dernières étoiles, rendait la vie à une soirée fatiguée.
 
Lewis et Smoking se côtoyèrent, sans aménité. Ici, nul préjugé les classes ne s’étiolaient pas en d’infirmes discussions sur leur valeur, mais se comprenaient. Dominique Lambert serrait des mains, souriait à chacun, puis sans un mot s’esquiva, sous les regards envieux de tous, qui voyaient en lui ce qu’ils auraient voulu être, soit la gentillesse même, la grâce et la beauté incarnées, mais surtout le rayonnement. Un rien de tristesse étreignait ses yeux. Sa mère lui sourit à son approche, d’un sourire qu’elle aimait lui présenter, celui de la tendresse. Elle savait son garçon malheureux malgré le prestige de jeune premier qui l’auréolait. Elle le prit par le bras puis le conduisit dans une pièce voisine, ou seuls se réunissaient les cœurs mélancoliques.
 
Par la baie entrouverte, entraient les bruits de l’avenue, Sons de sommeil ou les plus sages se perdent, les plus humbles se noient. Assis l’un en face de l’autre, mère et fils, bercés par la musique étouffée, se regardèrent, émus.
 
Madame Lambert prit la parole, rompant le charme de l’instant pour en instaurer un bien plus doux, celui des mots, cristaux qui marquent les liens, les unissent ou bien les destituent.
 
- Alors, mon chéri, comment vas-tu ? Il y a longtemps que tu n’es pas venu me trouver. La dernière fois remonte à deux mois et demi, ce ne sont pas des reproches ! Je comprends qu’à ton âge on recherche la compagnie de jeunes et non de vieilles gens.
 
Dominique l’interrompit d’un geste de la main.
 
- Excuse-moi, maman, désormais, je viendrais plus souvent, je te le promets ! J’ai besoin de te parler, de t’expliquer…
- M’expliquer quoi Dominique ? M’expliquer tes problèmes, tes doutes ? Je les connais, m’expliquer que ton amour s’est porté vers des rivages dangereux, ceux de nom que l’on cache par peur des moqueries de la société ? ... Il s’appelle Alain, tu vois, je sais tout ! Tu t’es dévoilé toi-même le jour où tu me l’as présenté ; tu éclatais de joie, ton sourire était celui d’un Etre comblé... Pour moi, cela suffit. Te savoir heureux m’est plus important que le reste.
 
Disant cela, elle balaya l’espace d’un large geste de la main, puis le silence s’installa, rompu par instants par les éclats de voix provenant du salon voisin. Mère et fils se regardaient au plus profond de leur âme, compréhensifs.
 
Dominique, dans un souffle, exprima ses pensées « Je n’en attendais pas moins de toi, je me doutais que tu ne renierais pas mon amour…Je t’en aime que plus … ».
- Chut... reprit Madame Lambert en mettant un doigt sur sa bouche. Ou est-il en ce moment ? Ici ?
 
Dominique hocha la tète.
 
- Alors va le chercher, je veux vous voir ensemble.
 
Le garçon se leva, ouvrit la porte, heurta un couple, s’excusa puis disparu dans le salon, cependant que Madame Lambert, tout sourire, allumait une cigarette.
 
Dans le salon, la joie éclatait. La jeune troupe avait décidé d’animer à sa façon la soirée, du moins ce qu’il en restait, car, du balcon, l’on pouvait voir les premières lueurs de l’aube se prononcer.
 
Tout le monde était couché à terre, les yeux fermés. L’un après l’autre les invités parlaient, déformant leur voix, et c’était le premier qui avait reconnula voix du parleur qui prenait sa suite. Le sérieux n’était pas du jeu, le persiflage de règle, c’est ainsi que les participants se reconnaissaient en certaines paroles, pas toujours du meilleur goût.
 
Exemple, les propos adressés à Monsieur Hénard « Vous êtes le plus vil voleur de la région, Juif de surcroît et drogué, mais oui ! »  Ou bien à Madame Gons : « Chère Marquise, de trembler (Elle était Marquise de Tremblay) j’ose devant vos avances, car malgré vos soixante-dix ans, vos restes flétris, on me parle que vous montreriez vos draps à vos lingères afin de mieux prouver vos facilités ! »
 
Ainsi allait le jeu, sans rancune, car tout n’était qu’amusement, et qui aurait vérifié les dires des médisants ? Certainement le commun des joueurs pour qui l’amitié était bien plus puissante que les « on-dit ».
 
Tous ne participaient pas à ce jeu fantôme. Quelques personnes esseulées, comme il y en a tant dans les nocturnes, solitaires par vocations ou vieux couples blasés, promenaient leurs rêves près des baies ou les premiers rayons de soleil se montraient.
 
Alain était parmi ceux-là. Assis sur un divan, il lisait une vieille revue. Mince, élégant, il se distinguait des personnes présentes par l’éclat de sa jeunesse. Elle l’auréolait d’une façon mystérieuse, lui donnant ainsi un charme particulier, qui tout de suite attirait, sans que l’on sût pourquoi. En voyant Dominique approcher, il se leva. Ses yeux brillaient d’une lumière inextinguible, contrastant avec son visage sans lumière, presque pale. Il prit le bras de son ami, le questionna calmement : « Est-ce que tout va bien ? ». Dominique, en souriant, le regarda, puis d’une voix très douce lui apprit le désir de sa mère.
 
- Tout va bien ! Maman est au courant, elle veut te voir, te voir avec moi !
- J’ai tant attendu cet instant, murmura Alain. Allons-y, continua-t-il, un large sourire sur ses lèvres transfigurées.
 
Ils se dirigèrent vers la pièce ou attendait Madame Lambert, le regard pénétré d’une affection que nul semblait-il n’avait connu avant eux.
 
Elle était là, femme solide aux mains de soleil. D’un geste, elle les invita à s’asseoir, se taire, puis leur dit tout simplement, comme si ses mots étaient les termes d’un contrat de mariage, équivoque, secret dans l’Art lui-même : « Vous êtes mes Enfants, je vous aime, soyez ce que vous devez être, soyez, et surtout, ne baissez jamais votre visage ! Soyez heureux ! ». Elle les embrassa puis sans une autre parole les laissa seuls, amoureux de leur éternité.
 
Longtemps ils restèrent, bien après le départ des invités, qui repus de leur soirée, s’enfuirent se coucher en même temps que Madame Lambert...

 

 


TABLE
 
 


L’INTERDIT
 
 
 
Avant Propos 5
 
I 9
II 17
III 25
IV 37
V 49
VI 59
VII 67
VIII 79
IX 89
X 99
XI 111
XII 123
 
 
Épilogue 131
 
 
Table 135

 
  

À Paris, Le Pecq
21/06/1975  
Refonte 15/06/1980, 09/03/2003, 01/05/2004
Vincent Thierry

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