MARIE LAURE BRESSUIRE

Hautes feuilles

HAUTES FEUILLES

© Roselyne Patinet Vincent 07/11/2010 
Protection de l'Œuvre IDDN.FR.010.0114543.000. R.P.2009.035.40100 
Editeur : © Patinet Thierri 2011 
ISBN 978-2-87782-252-7 

Roman 740 pages 1 texte





Extrait




Enfin s'achevait cette marche forcenée que sous l'empire de sombres pensées, la vieille servante accomplit, dès l'aube quittant sa retraite, et malgré l'heure grisâtre, coupant à travers bois et prés, si grande était sa hâte de parvenir à destination. 
Des rouges clartés du soleil levant, Auxeuil surgissait, dominant les collines alanguies du Vouvray dont les pentes s'estompaient sous le ciel duveté de brume. Fortifiés de lierres drus, ses remparts ne défiaient plus que les saisons. En leur enceinte tutélaire, ses toits de tuiles brunies se pressaient parmi les frondaisons jaunies, troupeaux séculaires, rassemblés par les vents d'automne, bergers solitaires, nul n'entendait leur complainte douce amère. 
La ville reposait encore. C'était jour dominical. 
Péronne s'achemina par le dédale des rues désertes, et ne rencontra point d'autres mouvements que ceux de la lumière incarnate, de l'ombre mélancolique et frissonnante des branches, de la chute frêle d'une feuille morte sur son épaule. Et plus elle approchait, et plus vite elle voulait aller, et moins elle avançait. Toute alourdie de fatigue sur les pavés arrondis, en vain s'efforçait-elle d'un pas meurtri. 
Elle atteignit la place des Cordeliers, il était six heures sonnantes au clocher. Bientôt, elle s'arrêtait devant l'étude de Maître Bauzac; le panonceau qui s'érigeait au fronton du porche d'entrée, luisait comme un écu d'or. 
D'un geste harassé, elle posa son sac de voyage sur le trottoir, et reprenant haleine, considéra les persiennes closes de la haute façade, mais en raison du caractère exceptionnel de ce jour, elle ne douta pas que Maître Bauzac, et Mademoiselle Edmée, sa soeur, ne fussent levés.
Des longs plis de la mante noire qui l'enveloppait, dégageant son bras, elle se haussa vers le heurtoir, saisit l'anneau de bronze, le frappa très discrètement contre la porte, s'apprêtait à le soulever de nouveau, mais il suffit, déjà on accourait dans le vestibule. 
- « Ah! se reprocha-t-elle aussitôt, je n'aurait point dû m'en venir . On pense que c'est le petit qui arrive. » 
Son embarras fut extrême. Elle se retira sur le trottoir, près de son sac de voyage en grosse toile grège brodée de marguerites grenats. 
- « Comme on va être déçu de voir que ce n'est point le petit ! Et on va l'être à proportion de l'ardeur que l'on met à tirer les verrous de l'intérieur, à tourner la clef dans la serrure », se désolait - elle à mesure que s'effectuaient ces manoeuvres. 
L'un des battants s'ouvrit, Maître Bauzac se précipita sur le seuil, et s'immobilisa brusquement, interrompu dans son élan. 
- « Peronne ! » s'exclama t'il, consterné. 
- « Je vous prie de ne point m'en vouloir, Maître, si je n'ai pas attendu que vous veniez me chercher, mais je ne pouvais plus m'endurer. » 
Du fond de son noir capuchon, maintenu sur sa tête par une épingle à cabochon, elle le regardait, humble et confuse. 
- « Vous en vouloir!, se récria t'il, chaleureux comme à l'accoutumée. Pauvre bonne et chère Peronne, mais que dites vous là ! Il était à prévoir que l'attente vous deviendrez insupportable. Nous aurions tant voulu, ma soeur et moi, vous épargner cette dernière épreuve! Ah! Que j'ai regret de n'avoir pas su vous ramener sous notre toit quand je vous vois arriver avec ce visage défait. Vous avez grand besoin de réparer vos forces. Allons, vite, entrez! Ma soeur va prendre soin de vous. » 
- « Qu'elle me suive » ordonna Mademoiselle Edmée, paraissant à son tour, la mine courroucée. 
A voir comme toute sa personne était pleine d'une ronde autorité, Maître Bauzac n'eut que le temps d'effectuer un prompt recul pour la laisser passer, car ne souffrant point de retard dans l'exécution de sa parole, elle fut quérir la vieille servante sur le trottoir, et la soutenant par le coude, elle la conduisit dans la salle à manger, près de la cheminée, où le feu brûlait à grand train. 
- « Peronne ! Enfin ! Perdez vous le sens ? gronda t'elle. A votre âge ? tel jour ! Venir de Nozay à pieds jusqu'à Auxeuil ? même en passant par les traverses, ce que vous avez fait, comme en témoignent vos chaussures terreuses, vous n'avez pas moins parcouru cinq bon kilomètres ! » 
Et ce disant, d'une main preste, elle retirait l'épingle à cabochon, elle faisait tomber le capuchon, elle dégrafait la mante, en débarrassait les épaules qui ployaient sous le faix des plis lourds de brume et de rosée, ce qui ne fut pas sans l'irriter un peu plus. 
- « Dans quel état Richard va t'il vous retrouver ? Nous qui lui avons dit encore hier soir au téléphone que vos soixante quinze ans se portaient comme un charme, que c'était merveille de vous voir si allante. Il ne faudrait pas qu'il arrive de ce moment, vous êtes à faire peur. Maintenant c'est assise dans ce fauteuil que je vous veux. Au coin de la cheminée. Près de ce feu avec un tabouret sous les pieds. » 
Mademoiselle Edmée joignait activement le geste à la parole, et l'un aussi péremptoire que l'autre. 
- « Je parie que la rosée a également traversé vos chaussures. » s'irrita t'elle encore. 
Et sans plus, elle déchaussa la vieille servante et tâta l'extrémité de ses bas de laine noire. 
- « Naturellement, ils sont humides! » 
Ce qui motiva de plus belle son courroux. 
- « Ah! Péronne, Péronne, vous avez tout fait pour récolter une bronchite. Mais nous allons prévenir le mal. J'emporte dans la cuisine, votre mante et vos souliers pour les faire sécher devant la cuisinière, et je reviens avec des pantoufles chaudes et une tasse de café brûlant que vous me boirez sans dire mot. » 
La vieille servante ne disait mot non plus, ce qui surprit enfin Mademoiselle Edmée. Est ce que par hasard, elle serait fâchée ? Son attitude le laisserait bien supposer; elle tournait obstinément la tête vers la cheminée. A moins qu'elle ne présente son visage aux flammes pour se réchauffer ... Voyons, Péronne ne pouvait s'offusquer de ses propos, elle connaissait son caractère effervescent. 
Même si ses diatribes ne soufraient point de répliques de la part de ses interlocuteurs, il n'était pas dans les habitudes de la vieille servante de les subir sans riposter avec bonne humeur, à plus forte raison de se laisser admonester de la sorte, non plus que d'obéir à ses ordres sans plus de résistance qu'une enfant prise en faute. 
Qu'avait donc Péronne ? 


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